Aujourd’hui, ça s’passe pas comme avant, murmurait mon père de temps à autre en effleurant pensivement sa tempe du bout des doigts. C’était le simple constat d’un fait à accepter. Je me demandais alors ce qu’était cet avant dont parlait mon père. Il avait raconté, à nous les jeunes, comment, lorsqu’il était enfant, il avait un petit oiseau qu’il avait trouvé dans sa cour et qui venait manger près de lui. C’était un bel été pour le jeune garçon; son amie la corneille était devenue un fidèle compagnon, jusqu’à le suivre lorsqu’il se rendait à pied à l’église du village. D’un poteau de clôture à un autre, l’oiseau se perchait, au grand plaisir du jeune enfant. Papa nous avait parlé aussi de sa confirmation, lorsqu’il fallait gagner l’argent nécessaire pour acheter au magasin un habit neuf pour l’occasion. On l’avait accepté pour travailler comme chore boy dans un camp de bucherons de la région. Son travail consistait à entrer le bois nécessaire pour chauffer le poêle de la cuisine, à dresser les tables pour les repas, à laver la vaisselle et les ustensiles de cuisine, etc. J’écoutais avec attention, et je comprenais ensuite pourquoi papa s’assurait avant de s’asseoir à table, que le thé était fraichement préparé dans la théière, et que rien ne manquait au service de la table. Maman s’était habituée à cette attention spéciale que papa avait pour une table bien dressée; et nous aussi, les enfants avaient noté cette minutie; cela faisait partie du repas familial.
L’avant, c’était peut-être aussi le temps juste avant ma naissance, alors qu’il était garde-forestier près de Chute-aux-Outardes, sur la Côte-Nord. C’était quelques années avant que la ville de Baie Comeau soit construite. Après avoir travaillé à cet endroit pendant deux ans, il lui fallut à lui et à sa famille revenir vers son chez soi, à Saint-Sévérin dans le comté de Champlain. Là aussi, la crise économique sévissait, les emplois étaient rares, et bon gré mal gré, la famille dût s’installer dans la maison inoccupée qui avait appartenue à son grand-père Hilaire Ayotte. Des générations d’Ayotte avaient défriché cette ferme et les fermes voisines. Tout près de là, à côté, était la maison ancestrale de son arrière grand ’père Valère Ayotte. Cette maison faisait face à la petite route qui descendait vers le pont de la Rivière Des Envies où se trouvaient un moulin à scie et un moulin à moudre le grain. Les jours d’été de mon enfance étaient remplis de sons bien particuliers, du matin au soir; le thump thump doux et grave des meules qui broyaient le grain, ponctués par le son strident et aigu de la scie qui équarrissait les billots pour ensuite en faire des planches. Au printemps, mon père y apportait, de son lot à bois, les billots des arbres qu’il avait coupés pendant l’hiver. Les cultivateurs des environs faisaient de même. Une année, tôt au printemps, lorsque la neige n’était pas encore fondue, je me souviens d’avoir été à la fenêtre et d’avoir vu un cheval étrange qui tirait une charge de billots empilés sur un gros traineau de ferme. Le cheval me semblait énorme, il avait aux pattes de longs poils qui trainaient par-dessus ses sabots; j’ai crié bien vite : Maman, maman, venez voir le gros cheval! Et maman qui connaissait beaucoup de choses m’a dit que c’était un cheval percheron, rare dans les environs, puisqu’il venait de la Perche, en France. C’était un cheval très apprécié pour défricher et pour tirer de lourdes charges.
Notre maison était située près du chemin qui longe la rivière du côté sud. À quelques arpents de là, en amont, se trouvait la ferme de grand-père François et de grand-mère Philomène. Étant toute jeune, je ne connaissais pas encore l’histoire de grand-père, ce ne fut que plus tard, qu’on me raconta que lorsqu’il eut vingt ans, François alla aux États, là où on pouvait trouver du travail dans un ranch. Il envoyait régulièrement un peu d’argent à son père pour déposer à la Caisse. C’était en vue de construire une maison et y fonder une famille. Ce qu’il fit; après huit ans au Montana, il revint à St-Sévérin, et à l’âge de vingt-huit ans il épousa Philomène Crête, et comme dans les contes de fée, ils s’aimaient d’un amour tendre, et eurent beaucoup d’enfants. Philomène était de la famille des Crête; des entrepreneurs dans l’industrie du lait et de la forêt. On m’a raconté qu’un jour, étant soucieuse du bien-être de notre jeune famille, elle était venue rendre visite en apportant dans son tablier quelques livres de beurre soigneusement enveloppées dans du papier parchemin. Nous n’avions alors que quelques vaches qui donnaient juste assez de lait pour la famille; grand-père et grand-mère avaient une étable bien remplie, et transportaient leur lait à la fromagerie Crête près de la ville de Grand-Mère, Québec. Cette fromagerie appartenait je crois, à son frère ou à son oncle Alex, puisque papa l’appelait familièrement « mon oncle Ti-Lec ». C’était la coutume en ce temps là pour une femme de transporter des choses dans son grand tablier. Grand-mère apportait des livres de beurre!
On ne parlait que rarement de religion à la maison; la foi était, comme on dit, dans l’air du temps. Les questions et réponses du petit catéchisme faisaient partie de mes leçons à apprendre par cœur; avec les règles de grammaire, les conjugaisons des verbes, et les tables de multiplication. Se rendre à l’école n’était pas toujours facile, pourtant j’aimais faire ce trajet à pied, en compagnie de mon frère et de ma sœur et des enfants du voisinage. L’été c’était agréable, nous avions le temps de venir à la maison pour le repas du midi; l’hiver il fallait être patient car on devait s’emmitoufler de lainage; le foulard, la tuque, les mitaines, tout y passait, on n’y laissait d’espace découvert que pour les yeux! Si le temps était mauvais, un oncle ou un voisin passait avec son traineau et hop! on y montait allègrement. Il importait d’être assidu à l’école. On y apprenait toutes sortes de choses intéressantes, l’hymne national en particulier était inspirant pour moi. Les mots résonnent dans ma mémoire : « Près du fleuve géant, le canadien grandit en espérant; il est né d’une race fière, béni fut son berceau ». L’histoire du Canada nous était enseignée à travers les explorateurs, les missionnaires, les gouverneurs, les marchands de fourrures de l’époque. Un après-midi de décembre, en revenant de l’école toute seule, j’ai décidé de pratiquer un chant de Noël que nous venions d’apprendre; question de me désennuyer, je chantais à pleine voix : « Les anges dans nos campagnes ont entonné l’hymne des cieux, et l’écho de nos montagnes redit ce chant mélodieux : Glo-o-o-o-ria in excelsis deo ». J’étais toute fière de ma performance. Il me semblait que même les sapins de la forêt se réjouissaient avec moi.
Une autre fois, un matin, après une grosse bordée de neige tombée pendant la nuit, nous marchions dans cette neige mon frère et moi; je mon frère et moi, mon sac porté en bandoulière m’encombrait, j’avais peine à le suivre, alors galamment il me dit : « Tiens, donne-moi ton sac, je le porterai ». Il mit mon sac sur son dos et ce jour-là j’appris que la galanterie masculine comportait beaucoup de charité.
Les revenus de la ferme n’étaient pas suffisants pour subvenir aux besoins de la jeune famille. Après les récoltes d’automne, mon père montait dans les chantiers pour travailler à la coupe du bois. Les billots descendaient la rivière St-Maurice au printemps pour y être acheminés vers le moulin à papier de la ville de Grand-Mère. Papa revenait à la maison pour le temps de Noël et du Jour de l’An. Maman s’occupait de la famille lorsque papa n’était pas là. Nous n’étions pas négligés; papa était habile à transformer de la gomme de sapin qu’il trouvait à l’état pur en un produit raffiné qu’il nous faisait parvenir dans des petites boites plates en métal. Une fois aussi, il attrapa une belette, il nous envoya sa fourrure; la peau était bien tannée et sa fourrure toute blanche. Maman déclara qu’elle en ferait deux petits collets pour ma sœur et moi. Ce qu’elle fit, nous avions chacune un petit collet de fourrure blanche pour garnir notre robe de lainage foncée. C’était très joli et nous recevions des compliments. Il faisait bon de se sentir si mignonne!
On ne gardait pas de moutons à la ferme. Je suppose que quelque grand parents avaient apporté des sacs de laine cardée à maman car, un hiver, elle n’en finissait plus de filer la laine et de tricoter des chaussons, des mitaines, des écharpes et des tuques. Filer la laine n’est pas un travail d’amateur, il fallait des doigts agiles et une pédale constante. Le ronronnement continu du rouet est apaisant pour l’esprit. Je n’étais pas très bonne à tourner le dévidoir, alors je tenais plutôt l’écheveau bien étiré entre mes bras, et, debout, je bougeais doucement mes bras à gauche et à droite, maman pouvait alors tirer sur le fil de laine et en faire des balles qu’elle mettait ensuite dans des boites. C’était agréable et me donnait une grande satisfaction de pouvoir participer à un travail d’adulte.
Quelques années plus tôt, par une soirée d’automne, quand j’étais encore très jeune, je me souviens vaguement d’avoir assisté à ce qu’ils appelaient le brayage, ou broyage. Cette année-là, papa avait demé et récolté du chanvre qui servait à faire des tissus en lin. Dans un champ, on avait fait chauffer de l’eau dans un grand chaudron de fer suspendu au-dessus d’un feu. Quelqu’un y mettait dedans des gerbes de chanvre pour que l’eau bouillante en ramollisse les tiges. On retirait ensuite les tiges de l’eau pour les déposer sur une pièce en bois haute de quelques pieds. Avec le manche, on broyait les tiges de sorte qu’on pouvait ensuite les apporter au moulin à carder pour y être peignées. Le fil de lin était ensuite tissé pour en faire un tissu rugueux lorsque neuf. Avec ce tissu maman confectionnait des essuie-mains pour suspendre au rouleau, et des linges essuie-vaisselle.
À la maison, on nous demandait d’être docile aux recommandations de nos parents, et les recommandations changeaient d’une saison à l’autre. Habille-toi chaudement, et met ton écharpe de laine, ta tuque et tes mitaines; c’était janvier. Mets tes bottes, tu en auras besoin, ça dégèle; c’était fin mars. Si tu regardes dehors, ne met pas tes coudes sur le rebord de la fenêtre, mes semis sont là; c’était avril. Laisse la chatte transporter ses châtons, elle sait ce qu’elle fait; c’était mai. En juin : Étudies bien tes leçons, les concours s’en viennent. Mon père ajoutait : Votre mère a raison, soyez bien écoutants. Ces conseils m’apportaient un certain sentiment de sécurité; après tout, quelqu’un veillait donc sur moi; et c’était bien.
Une bonne partie des jours d’été était réservée à la cueillette des fraises, des framboises, et des bleuets. Les conseils venaient alors d’un frère ou d’une sœur plus âgée; apporte ton chapeau de paille, tiens ton bol bien droit en ramassant, ne mange pas ce que tu ne connais pas, ne t’éloigne pas, reste avec nous, regarde où tu marches. On revenait à la maison, avec l’assurance que, l’hiver venu, les confitures seraient très bonnes sur nos crêpes pu nos rôties au déjeuner.
Il faisait bon au retour des champs, d’enfiler un maillot de bain, prendre savon et serviettes, et descendre vers la rivière, se laver sur les grosses pierres plates des chutes. Il y avait à cet endroit un barrage avec écluses; une turbine avait été installée, qui fournissait assez d’énergie pour le fonctionnement du moulin à farine et du moulin à scie. Le barrage n’était pas très haut, on pouvait prendre une douche sous les jets d’eau qui passaient par-dessus et entre les planches; maman nous avait bien donné tous ses conseils de sécurité. Il fallait être agiles et prudents, ne pas courir. Cette méthode de prendre une douche soulèverait des questions aujourd’hui, pourtant, en ce temps-là, c’était dans l’ordre des choses.
Vers la fin de l’après-midi, l’un de nous allait aux champs à la pompe piquée pour remplir d’eau le tonneau qui servait d’abreuvoir aux animaux. On devait ensuite conduire les vaches à l’étable pour la traite; c’était facile, nous n’avions qu’à crier plusieurs fois : Qué vaches! Qué vaches! Qué! Et les vaches venaient d’elles-mêmes en file vers l’étable. Notre travail consistait à ouvrir les barrières et les refermer soigneusement après le passage des animaux.
La rivière si paisible en été, pouvait se transformer en une force sauvage au printemps. Un matin, je fus réveillée par un va et vient inusité dans la maison. Quel était ce vacarme que j’entendais venant du dehors? On m’expliqua que pendant la nuit, la glace épaisse de la rivière s’était détachée des rives, de gros morceaux se cassaient et se bousculaient, emportés par le courant, pour ensuite venir se fracasser contre les montants du pont. J’ouvris la fenêtre de ma chambre, nous n’étions pas en danger, le chemin et les maisons étaient en haut de la colline, seul le bruit nous disait ce qui se passait en bas; tous nous nous tenions silencieux en entendant cette force de la nature. Si mon souvenir est correct, le pont fut brisé et il fut reconstruit dans les mois qui suivirent. Le premier pont à cet endroit avait été construit dans les années 1860’s il appartenait alors au propriétaire du moulin à farine. Celui-ci l’avait fait construire pour permettre aux cultivateurs d’apporter le blé, avoine, ou sarrazin pour le faire moudre à son moulin.
Des entreprises semblables à ce moulin étaient à la base de l’économie des municipalités avoisinantes. On y trouvait le moulin à carder le lin et la laine, l’atelier du forgeron, la boutique du cordonnier, le magasin général, la Caisse Populaire, le bureau de poste, la station du chemin de fer où nous pouvions recevoir des messages par la télégraphie sans fil. Avant l’arrivée de l’automobile, les voyages se faisaient par train et les marchandises venant de la ville arrivaient aussi par train. Mon grand-père maternel échangeait avec un fermier de l’Ontario des produits de sa ferme; un baril de pommes de terre était échangé pour un baril de poires. Grand père Jeffrey, qui demeurait au rang de La Petite Rivière avait même cédé gratuitement une parcelle de sa ferme à la municipalité pour la construction d’une école de rang. Selon l’acte notarié, le don était pour le plus grand bien de l’éducation.
Au début des années 40’s nous possédions un petit radio de table muni d’un fil antenne qui se rendait jusqu’au toit du hangar. Le soir, nous écoutions en silence les nouvelles de la guerre en Europe. Mon frère avait fait son entrainement militaire puis était revenu à la maison; sa présence était nécessaire au travail de la ferme, il était exempté du service outre-mer. Le journaliste à l’emploi de la BBC était alors René Levesque, qui deviendrait plus tard le premier ministre de la province. Quelques fois ses reportages venaient directement d’un champ de bataille. Il finissait alors son reportage avec la phrase mémorable : « Ici René Levesque qui vous a parlé de quelque part en France. Nous fermions ensuite l’appareil car il fallait épargner les batteries.
La radio n’était pas le seul moyen de se tenir informé des évènements de la vie courante. Chaque jour le postier apportait journal, revue, lettre ou colis qu’il déposait dans la boite aux lettres située bien droite au bord du chemin. L’Action Catholique arrivait un ou deux jours en retard, c’était quand même notre journal quotidien. Papa s’intéressait à la politique, Il désirait être bien informé, pour mieux voter. La Terre de Chez Nous aussi était bien lue, ainsi que le Bulletin des Agriculteurs. Maman était une lectrice assidue des chroniques féminines et de tout ce qui regardait les intérêts de la famille. Pour nous, les enfants, la page des jeunes nous apportait beaucoup de plaisir, avec ses bandes dessinées, ses devinettes, ses découpures de poupées et de leurs vêtements, j’en faisais une petite collection.
Les rencontres du dimanche sur le parvis de l’église étaient une joyeuse occasion de briser l’isolement des familles demeurant dans les rangs. Maman avait trois sœurs : Bella, Rosa, et Gloria, qui demeuraient au village ou au rang La Petite Rivière. Les cousins et cousines étaient nombreux; on s’informait de la santé, et selon la saison, des études, des travaux, des récoltes. À l’intérieur de l’église la musicienne de la paroisse jouait un air doux sur l’orgue en attendant les paroissiens. L’installation d’un orgue Casavan avait été longue et coûteuse, mais maintenant tous étaient très satisfaits des résultats. Chaque famille avait son banc réservé en bas ou en haut sur les côtés. Notre curé aimait bien terminer son sermon avec la phrase : C’est la grâce que je vous souhaite. Puis, il descendait lentement de la chaire. Il y avait quelques instants de silence, puis on récitait le Credo en latin, comme on le faisait avec les autres prières de la liturgie de l’église. À la maison on priait en français, le latin était réservé comme langue officielle pour les services religieux, la raison en était d’unifier les fidèles de quelque partie du monde qu’ils soient.
Les cloches de l’église étaient sûrement un moyen de communication avec les paroissiens. Elles sonnaient régulièrement chaque jour à six heures le matin, à midi, et à six heures le soir; aussi pour appeler les paroissiens à l’église le dimanche. Pendant la semaine, le préposé au service de l’église, que nous appelions familièrement le bedeau, nous annonçait les naissances, les mariages, les décès dans la paroisse. À la manière dont les cloches sonnaient et par l’heure du jour, nous savions ce qui se passait chez les gens et à l’église. Les mariages étaient célébrés le matin; le curé officiait aux baptêmes dans l’après-midi, les sons arrivaient alors vifs et joyeux; mais pour les décès, c’était un glas lent et triste. Oui, les sons de la cloche de l’église faisaient partie de notre vie de tous les jours à la campagne.
Pour les sept premières années d’études nous allions à l’école du rang. L’école était facile à reconnaitre car elle n’était pas construite près du chemin comme les autres maisons, mais elle était en retrait de la route, avec un espace en avant pour les jeux des enfants. À l’intérieur, dans la petite entrée, était un vestiaire, et un escalier qui menait au grenier. Une fois, remplie de curiosité, j’y avais fait une visite discrète; soulevant la trappe au sommet de l’escalier, j’avais trouvé là un endroit peu éclairé, vaste, mais bien aéré; je fis quelques pas. Je n’y vis rien de spécial que, sur une tablette au mur, des rangées de petits contenants en verre. Les contenants étaient remplis de graines de semence de légumes et de céréales de toures sortes. Je restais là, à genoux, sidérée, comme quelqu’un devant un trésor; lentement je lisais les étiquettes: Carottes, radis, chou, blé, avoine, etc. C’était pour l’enseignement de l’agriculture. Je revins silencieuse à l’escalier, pour y descendre vers l’autre réalité, celle de la salle de classe.
La salle de classe était spacieuse avec de grandes fenêtres, elle occupait la moitié du rez-de-chaussée, l’autre moitié était réservée au logis de l’enseignante qui devait demeurer à l'école pendant la semaine. L’hiver, on chauffait l’école avec un poêle à deux ponts, placé dans une ouverture faite dans le mur qui séparait la salle de classe et l’aménagement de l’enseignante. La partie inférieure du poêle était pour la combustion du bois, la partie supérieure avait un four à deux portes qui pouvait être ouvert du côté de la cuisine de l’enseignante; elle s’en servait pour préparer ses repas.
Nous étions une vingtaine d’élèves de tous les âges; les plus jeunes assis en avant, près de la maitresse, les plus grands à l’arrière. Chacun avait son siège et son pupitre. Un espace sur les murs était réservé pour les cartes géographiques aux couleurs vives qui faisaient connaître des pays lointains. Le tableau avant portait la mention : « Toujours plus haut », ou bien : « Tout pour la gloire de Dieu ». Les devoirs écrits à faire à la maison consistaient en grammaire française, conjugaison des verbes, épellation, tables de multiplication; il fallait aussi apprendre de mémoire les réponses aux questions du catéchisme, d’histoire du Canada, de géographie, de bienséance, etc. De temps à autre maman s’assurait que mes leçons étaient bien apprises et que mes devoirs étaient bien faits.
La dernière année à l’école du rang a marqué la fin de mon enfance et le début de mon adolescence. En m’habillant un matin, je sentis deux petites enflures sur ma poitrine. Après beaucoup de réflexion je dus admettre que ces enflures n’étaient rien d’autre que des seins en formation. Cela ne se peut pas, pensais-je, je ne suis qu’une enfant! Quelle angoisse! Les jours et les semaines passèrent; plus les seins grossissaient, plus mon trouble augmentait. Il devenait évident que je n’avais plus une poitrine plate. Comment se vêtir pour que personne ne sache ce qui m’arrivait? Les chandails étaient trop chauds, je marchais tête basse, dos courbé; le bonheur m’avait déserté. Cependant, maman avait compris mon désarroi; un jour elle me dit : Est-ce que tu aimerais avoir un tablier de la Croix-Rouge? Ils sont très populaires avec les jeunes filles aujourd’hui, ça m’a l’air bien; si tu veux, je peux t’en faire un. J’acquiesçai immédiatement. Enfin! Que je me disais, quelque chose pour couvrir ma poitrine; je portai le tablier pendant quelques semaines; ensuite ce fut la fin de la guerre, les vacances d’été, et les préparatifs pour la huitième année à l’école du village.
L’école du couvent et celle des Frères enseignants étaient dirigées par des communautés religieuses. Le couvent avait dans le corridor du deuxième étage, une grande armoire remplie de livres de tous genres et qui servait de bibliothèque aux étudiants. Nous portions toutes un uniforme bleu foncé, genre tunique, avec collet et poignets blancs, amovibles, rigides comme du plastic. Mon livre d’histoire n’était plus l’histoire du Canada, avec ses récits d’explorateurs, les débuts de la colonie, et sa longue liste de gouverneurs français, puis anglais à apprendre par cœur. Non, c’était maintenant un gros livre ennuyeux qui rapportait une succession de guerres et de traités en Europe. La religieuse en charge de la huitième et ensuite de la neuvième année avait par contre un esprit pratique, et nous enseignait comment ouvrir un compte à la Caisse Populaire ou à la banque, comment faire un chèque, écrire une lettre d’affaires ou d’amitié. Les chants étaient des chants de chorale tirés des albums de « La Bonne Chanson ». L’anglais était une matière qu’il fallait bien accepter, en croyant ne jamais avoir à s’en servir.
Les soucis du quotidien étaient nombreux; la marche à l’école était plus longue; les jours de mauvais temps mon père ou mon frère ainé me conduisait à l’école. Les mois d’hiver, lorsque le transport devait se faire en traineau à cause de la neige, j’étudiais à la maison, ou d’autres fois, maman me trouvait de la parenté au village pour m’héberger pendant la semaine. Ou bien, c’était un couple âgé du village qui nous accueillait ma sœur et moi, il fallait alors apporter notre boite de victuailles pour la semaine. En juin, j’étais bien heureuse d’enfin recevoir mon certificat de neuvième année avec la mention de grande distinction. Il faudra faire un choix dans mes études maintenant. Le cours classique de sept ans était habituellement réservé aux garçons, c’était onéreux et peu de gens pouvaient se permettre ces longues études.
Un dimanche après-midi de l’été qui suivit ma neuvième année. nous eumes la visite de notre parenté de Shawinigan. Les femmes discutaient entre elles du choix qui s’offrait pour continuer les études. Il y avait ce qu’on appelait un cours commercial pour les jeunes filles qui désiraient travailler dans un bureau. On y enseignait la dactylographie, la sténographie, la tenue de livres, etc. Ce choix fut mis de côté par crainte du manque de travail en cas d’une crise économique. Les études de garde-malade ne m’attiraient guère; l’École Ménagère était pratique, mais n’offrait pas beaucoup d’emplois. Il restait donc l’enseignement, ce que j’acceptai bien volontiers. J’irai donc en septembre au pensionnat de l’École Normale du Cap-de-la-Madeleine.
Au début de la colonie française en Canada, le soin des malades et l’éducation des enfants étaient confiés à des congrégations religieuses qui en avaient fait leurs responsabilités. Au temps où je fréquentais l’école normale, les gouvernements civils et les institutions religieuses se partageaient ces responsabilités.
M’habituer à la vie au pensionnat n’a pas été difficile, je m’adaptai facilement aux règlements. J’aimais la compagnie du groupe de jeunes filles avec qui je me trouvais. Nous étions une quinzaine d’adolescentes qui se rendaient au même réfectoire et au même dortoir. Le premier soir de mon arrivée, au coucher, je commençais à enlever mes vêtements de jour pour enfiler ma robe de nuit lorsque je remarquai que ma voisine de lit était beaucoup plus discrète, elle avait enlevé sa tunique, mis sa jaquette, et, habilement, à l’intérieur de celle-ci, se défaisait de ses sous-vêtements. Je regardais cet exercice bouche bée, quand la religieuse me fit gentiment un signe d’approbation qui signifiait : Tu vois, ici, on fait comme ça!
Le matin, à six heures, la cloche de l’église sonnait l’angelus du matin; l’heure du lever était à six heures trente. Quelque temps à la chapelle, ensuite le déjeuner, les tâches ménagères, l’étude, et nous étions toutes prêtes pour la salle de classe. On nous enseignait la pédagogie, la grammaire et littérature française, les mathématiques, la philosophie, les arts. Tout cela entrecoupé du repas du midi suivi de la marche santé. Une fois par mois nous allions à Trois-Rivières pour assister à un concert des Jeunesses Musicales du Canada.
Pendant les vacances d’été qui suivirent ma première année, il y avait à la maison deux autres sœurs plus âgées que moi. L’une d’elle rencontra une jeune fille de la paroisse voisine qui travaillait à Montréal comme enseignante au Jardin d’Enfance d’un orphelinat. Elle était en vacances chez ses parents et elle informa ma sœur que les religieuses en charge de l’orphelinat étaient à la recherche de quelqu’un pour s’occuper d’une classe de jeunes enfants âgés de quatre et cinq ans. Elle était intéressée, car le salaire était bon. Maman n’aimait pas l’idée de laisser partir sa fille pour la grande ville toute seule. On discutait en famille de cette offre d’emploi, quand quelqu’un vint à remarquer que peut-être je pourrais aussi être employée à cet endroit; j’étais très jeune, c’est vrai, mais ce serait sous la la bonne direction des dames religieuses. Ainsi en fut-il que ma sœur et moi partirent travailler à la grande ville. L’expérience ne dura que quelques semaines. Il devint vite évident que nous n’avions pas la formation ni l’expérience nécessaire pour préparer une classe de jeunes enfants à la première année. Même si les petits étaient dociles, la situation était pathétique pour les enfants et pour l’enseignante. La directrice nous remercia donc gentiment de nos services; et nous étions de retour à la maison vers la fin septembre. Entre temps, notre sœur qui elle, avait complété son école normale et qui était demeurée à la maison avait été engagée comme enseignante à l’école du rang. Mais il n’était pas trop tard pour être acceptée en deuxième année pour moi. Par une heureuse coïncidence, il n’y avait plus de place disponible en deuxième, mais, comme mes résultats d’examens de l’année précédente étaient si bons, on m’offrit de passer directement en troisième, à la condition de remplir un examen d’entrée. Ce que je fis, avec les résultats les plus satisfaisants qu’ils avaient reçus. Je suis donc arrivée en troisième juste à temps pour les tests de septembre. Hélas! puisque je n’avais pas suivi les classes, les résultats étaient pitoyables. Les mois suivants, cependant je revins vite mes notes habituelles.
L’ordre était rétabli dans la famille, ma sœur ainée de nous trois s’était trouvé un emploi dans un magasin pour dames, et pour moi, j’étais heureuse d’échanger le ruban vert de la première pour le ruban rouge de la troisième.
Après leur séjour à Chûtes-aux-Outardes au début des années trente, avant ma naissance, mes parents avaient gardé contact avec le frère de mon père dont la famille demeurait maintenant à Baie Comeau, cette nouvelle ville construite par la Quebec North Shore Paper Cie., sur la rive nord du golfe St-Laurent. Maman faisait de la couture pour notre ante, les communications se faisaient par la poste. Un jour, dans la lettre qui accompagnait le colis de tissus, notre tante racontait qu’étant chez la coiffeuse, elle avait appris que le gérant de la ville était à la recherche de deux institutrices pour enseigner à l’école française l’année suivante. Elle ajoutait l’adresse du gérant juste au cas où nous serions intéressées ma sœur et moi.
Nes parents semblaient hésitants à la pensée d’avoir leurs deux cadettes aller enseigner dans cet endroit si lointain.
Sans trop me demander ce qui en résulterait, j’écrivis une demande d’emploi. L’approbation de mon enseignante me donnait confiance, je mis ma lettre à la poste. La réponse arriva quelques semaines plus tard; ma demande d’emploi était acceptée, on me demandait d’avoir une classe de première année en septembre. J’étais jeune, Baie Comeau était loin, c’était l’inconnu, l’enseignement aussi; où était mon courage? Il fallait ne pas céder à l’anxiété, mais s’occuper de l’ordinaire de chaque jour. Maman cousait et préparait le trousseau nécessaire à ma sœur et à moi pour devenir autonomes loin de la maison. Elle guidait les préparatifs, je prenais les jours comme ils venaient. Pour le moment il importait de bien se préparer pour les examens de fin d’année.